Lorsque les Vosges rencontrent les Préalpes

par Ann-Christin Nöchel
  • Vendredi 29 et samedi 30 mars, alors que les sportifs commencent à échanger lattes contre baskets, Stéphane Brogniart a honoré Fribourg de sa visite, invité par le Préalpes Trail du Mouret. Une soirée de conférence suivie d’une matinée de stage “conseils et pratique”, sur le plateau du Mouret, ont engagé un week-end placé sous le signe du partage, de la convivialité et du dénuement.

 

  • Il faut dire que Stéphane n’a pas la langue dans sa poche et qu’il est profondément attaché à la simplicité de la discipline, alors que celle-ci se développe et se démocratise à un rythme effréné. Il considère aujourd’hui ce sport comme un outil de développement personnel, au-delà des statistiques sur les montres ou des réseaux sociaux.

 

Stéphane Brogniart ne se présente quasiment plus aux sportifs. Ultra-traileur depuis dix ans, un CV de course impressionnant, l’homme de caractère est aussi coach, mais surtout inspirant: nombre de coureurs amateurs viennent puiser de la motivation dans sa philosophie bien particulière de la course à pied. De la vie en général.

Une première visite l’an passé, également sur invitation du comité d’organisation du Préalpes Trail du Mouret, avait mis l’eau à la bouche des fribourgeois. Le vosgien est alors revenu, mais pour deux jours cette fois. Première étape le vendredi soir: après une mémorable fondue au cure-dent, Stéphane s’est exprimé pendant plus d’une heure et demie à l’Université de Pérolles, devant un auditoire plus clairsemé qu’en 2018.

Ce n’est pas une légende, une fois lancé, Stéphane est inarrêtable… son expérience et ses anecdotes forment un enchaînement passionnant de rire et de sérieux. Il revient d’abord sur son histoire, son enfance, son passé de sportif et ses aller-retours en piscine – discipline où il n’excelle guère – ses débuts chaotiques en ultra-trail… puis la révélation, un objectif à atteindre, une raison totalement personnelle qui lui donne la force de se battre pour y arriver: viser un top 10 à l’UTMB. Il y parvient en 2014. Après des années d’erreurs, “les mêmes qu’on fait tous quand on commence le trail”, c’est à dire les gels, les tours de stade et le côté répétitif des entraînements, il trouve sa propre force, cette force intérieure. “Quand vous avez trouvé ça, vous êtes un lion, vous cassez tout. Et le mec qui est derrière ou celui qui est devant, vous n’en avez plus rien à faire”.  

“Je voulais montrer à celui qui me disait, quand j’avais 13 ans, que j’en étais pas capable, que oui, j’étais capable”. On sent la passion. On sent la détermination. L’athlète s’est construit, à coup de 20-25 heures d’entraînement hebdomadaire. Les yeux s’écarquillent dans l’auditoire. Il est vrai qu’avec un travail à 100%, une famille et des trajets maison-boulot, tout un chacun ne se retrouve peut-être pas dans les dires du vosgien.

Il est temps de parler d’Etarcos. Traverser le Pacifique-sud, durant six mois, en ramant, à la force des bras. En autonomie. Seul. Un projet fou, un “impossible qui peut devenir possible”. Une ligne de mire, des amitiés, un défi considéré comme irréalisable. “J’étais dans l’avion, je rentrais de ma troisième Diagonale des Fous, et je me disais que j’étais bien. Il n’y avait plus trop de recherche, plus trop de défi. Et la zone de confort c’est le début de la fin”, et voilà, le projet est lancé. Départ prévu le 1er janvier 2021: en attendant, Stéphane montre quelques images de sa préparation, du bateau construit sur-mesure, des projets antérieurs qu’il a validé en 2018 – comme le tour des Vosges en ski-roue ou encore la traversée du Mercantour à l’aveugle – afin de s’entraîner et de souder une équipe. “Tous les matins maintenant, quand je me réveille je me demande, mais comment je vais faire pour rendre ça possible? Et mes amis, qui me connaissent, ont su que j’étais parti pour aller au bout. Alors s’est créé tout un réseau, d’amis, de chefs d’entreprises et on a monté un conseil d’administration.”

En attendant, il continue à utiliser le trail comme outil de développement personnel et à coacher des athlètes. Demain, ce sera au tour de 19 personnes de profiter de ses conseils sur le terrain.

“Bon, on va commencer, alors déjà vous me virez tous vos sacs”.

Le ton est donné. Les dix-neuf participants, de tous les niveaux et de tous les âges, se défont – pour certains difficilement – de ce qui semble pourtant être l’attirail de base du Traileur 2.0. “Vous allez pas me dire que vous avez besoin de manger pour 10 kilomètres de course à pied?”

C’est, quasi-nus, que tout ce petit monde part en trottinant du parking de Zénauva, sur le plateau du Mouret, en direction du Creux aux Pierres. Il fait frais encore, à 9 heures, surtout à l’ombre des conifères. La lumière baigne la troupe dans une belle ambiance matinale.

Les premiers conseils sont prodigués, comme celui de raccourcir sa foulée en montée et d’augmenter la fréquence de ses pas. Des plus petits pas pour dépenser moins d’énergie et pouvoir courir quelle que soit la pente. “En trail il faut être feignant”, sera l’adage du jour. Pour les participants qui pratiquent l’ultra – c’est à dire des distances plutôt longues – cela peut sembler très contraignant: lors d’un ultra, la marche est de rigueur dès que le terrain se fait plus raide. Pour d’autres, passer du rythme ski de randonnée à “courir en montée” est un signe qu’il va falloir s’y remettre sérieusement (peut-être suis-je la seule à avoir ressenti ce décalage d’allure).

Après un petit échauffement sur sentier, Stéphane s’en détache pour s’adonner à son jeu favori: le hors-piste! Et le terrain s’y prête parfaitement en cette fin d’hiver. Passage de troncs, ronces, feuilles mortes et branchages rendent la montée bien plus ludique. “Il faut s’amuser avec le terrain, jouer avec, comme un gamin qui va en forêt. Sortir des sentiers battus pour ne pas s’ennuyer”, et ça marche. Le souffle est plus court, les premières gouttes de transpiration perlent, l’effort et l’allure sont soutenus, mais le sourire y est. Des petits éclats de voix viennent ponctuer les premiers névés rencontrés alors que l’altimètre s’élève: la neige est inégale, ça glisse, ça s’enfonce, ça brûle les genoux et les mollets de ceux qui ont opté pour un short. “C’est top pour l’entraînement ça!”

L’ambiance est bon enfant et, malgré les nombreuses pauses et les quelques réprimandes – “hé ho, relance, tu dois pouvoir courir, c’est plat” – c’est dire que Stéphane a des yeux de lynx, en plus d’une caisse qui fait au moins 19 envieux, l’objectif du jour est rapidement atteint: le joli chalet du Creux des Pierres, encore bien entouré de neige, à 1300 mètres d’altitude. “C’est combien le mètre carré ici?”, les Suisses n’osent pas le lui dire…

Les vestes et gilets trônent autour des tailles (rappel: il n’y a plus de sac sur le dos pour les ranger) et le soleil commence à taper. Aux alentours de 11 heures, après une franche rigolade au jeu “qui court le plus vite dans la neige sans tomber”, la descente est négociée. “Amusez-vous, lâchez les chevaux, c’est la récompense maintenant!” Deux hurluberlus mis à part, lesquels rejoindront Stéphane et les autres aux voitures en rajoutant un bon kilomètre à la trotte matinale, la descente se passe sur un terrain moins technique qu’à la montée, ce qui permet à tout le monde de faire péter les premières fibres musculaires post-hivernales.

C’est sur une note apéritive: le houblon pour la récupération* et les plateaux de fromage, charcuterie et pain tout ce qu’il y a de plus local sur la charmante terrasse de la Pinte de la laiterie du Mouret, que le stage se termine, avec, comme maître-mots, “ici et maintenant”. La saison est lancée, chacun s’en va avec ce qu’il souhaite prendre. Stéphane Brogniart est un original, éloigné des façons de faire classiques que l’on retrouve dans les magazines de trail, sur Strava ou sur Facebook. Bien loin du matérialisme qui entoure les pratiquants, promulgué bien sûr par la brèche marketing dont beaucoup de marque se sont emparées.

Son franc-parler ne plaît pas à tout le monde. Mais, en ce samedi 30 mars, il est certain que personne n’est resté indifférent à cette pertinente question soulevée indirectement: “Pourquoi je pratique ce sport? Qu’est-ce qui en est l’essence?” Et pour y répondre il faut aller chercher au fond de soi-même, trouver une bonne raison, se mettre à nu et aller s’entraîner des heures et des heures, en pleine nature, loin des chemins balisés, seul… sortir des cadrans imposés par la société de consommation. Être libre.

Bonne continuation Stéphane, dans ta folle aventure Etarcos, et à l’année prochaine dans les Préalpes, ou dans les Vosges?

Galerie photos by Aurèle Nicolet : https://photos.app.goo.gl/q2dnHKyWnXuQp2dA9

___________________________________________________________________________

*Les rares ayant opté pour une version non-houblonnée se reconnaîtront